Aux portes de l'extase
En quelques années, la programmation des orchestres symphoniques s’est profondément transformée. Le renouvellement du répertoire, la nécessité de briser les frontières entre les esthétiques ont conquis les publics. Dans une société dont la dimension visuelle écrase bien souvent de sa présence massive la sensibilité auditive, ce n’était pas un pari gagné d’avance. L’image de l'orchestre qui s'en est trouvée rajeunie. Cette lente évolution autorise aujourd’hui une diversité de programmation inimaginable, il y a seulement deux décennies.
Héritier d'une longue tradition, l'Orchestre philharmonique de Strasbourg joue ainsi de l’audace et de l'équilibre. Le modèle que l’on pensait idéal (une ouverture suivie d’un concerto puis d’une symphonie) a presque disparu parce que de nouveaux critères l'ont imposé : l'incursion de la musique baroque et plus généralement du catalogue du XVIIIe siècle réservé autrefois aux seuls ensembles spécialisés, ainsi que l'apparition d'une nouvelle génération de compositeurs soucieux de renouer avec le public.
A cette envie de partager des terres inconnues se sont ajoutés de nouveaux formats d'écoute. Ainsi, les récitals de musique de chambre imbriqués astucieusement dans la saison illustrent et enrichissent les œuvres symphoniques. Mais, le phénomène le plus récent apparaît comme la mixité des formes au sein même du concert symphonique. Le 20 octobre, par exemple, le programme consacré à Satie, Brahms et Richard Ayres en est la parfaite illustration. Des œuvres dans leur version originale, pour piano, y sont présentées dans leur orchestration. Le soliste et l’orchestre sont, à tour de rôle, mis en relief. Au sens premier du terme. Grâce à ce décor changeant, l’orchestre acquiert une épaisseur, un volume qui accroît son pouvoir affectif sur le public. L’idée n’est pas tout à fait neuve. Au XVIIIe siècle, certaines salles permettaient aux auditeurs, debout, de se déplacer autour des musiciens et de capter les variations de timbres et de couleurs d'un endroit à l'autre. Le public jouait avec le son parce que la musique se vivait de manière plus corporelle, sinon sensuelle.
En 1907, les new-yorkais assistèrent à la création du
Poème de l'Extase, ce “poème orgiaque” dont le compositeur, Alexandre Scriabine imaginait que l'énergie saturait tout l'espace sonore et envahissait de sa présence chaque organisme. L’immense partition sera donnée cette saison (26 et 27 janvier). Il est grand temps de se laisser envoûter.
Tradition, vous avez dit tradition ?
De Haydn aux compositeurs du XXe siècle, voici quelques-unes des fondations du répertoire symphonique. Haydn et Bruckner réunis sous la baguette de Theodor Guschlbauer représentent l’archétype de la filiation austro-germanique (13 et 14 octobre). Glinka et Tchaïkovski, d'un côté, puis le
Concerto pour violoncelle d'Elgar joué par Sol Gabetta, de l’autre, complètent leur sensibilité romantique, “à fleur de peau” (27 et 28 octobre). Deux piliers du répertoire russe – le
Concerto pour violon de Tchaïkovski et la
Cinquième symphonie de Chostakovitch – heurtent deux histoires de la Russie (17 et 18 novembre). Gardons-nous en revanche d'opposer le conservatisme supposé du
Cinquième concerto pour piano de Saint-Saëns à la modernité de la
Symphonie Fantastique de Berlioz. Claus Peter Flor saura faire briller la finesse du premier et le romantisme du second (4 et 5 novembre) !
Deux compositeurs nordiques, Grieg et Sibelius seront à l’honneur sous la direction de Kirill Karabits. Des œuvres antagonistes, du finlandais tout d’abord (
Karelia et la
Quatrième symphonie), puis du norvégien dont le
Concerto pour piano s’éloigne avec regret de l’influence de l’écriture Schumann. Simon Trpceski en sera l’interprète (12 et 13 janvier). Mentionnons pour clore cette série de programmes, deux soirées consacrées à Beethoven. Nikolai Lugansky et Marek Janowski donneront assurément une approche dynamique du
Concerto l’Empereur et de la
Symphonie Héroïque de Beethoven (19 et 20 avril).
Renouveau, vous avez dit renouveau ?
Au jeu des liens traditionnels dénoués et de la composition d’audacieuses filiations, les musiciens de l’OPS sont passés maîtres. De la Renaissance avec Susato et Gabrieli à la musique contemporaine grâce à Anthony Plog et John E. Cheetham, voici un programme de musique de chambre qui ne manquera pas de saveur (19 novembre) ! L’orchestre au complet ne sera pas en reste, mêlant l’œuvre la plus célèbre de Revueltas,
Sensemaya, avec la
Fantaisie pour piano et orchestre de Debussy (Adam Laloum en soliste) et la
Symphonie en ré mineur de Franck (15 et 16 décembre). Le rythme pour le premier, l’ombre de Vincent d’Indy pour le second et la construction beethovénienne du troisième : voilà un programme pour le moins original.
Plus tard dans la saison, compositeurs nordiques et russes se croiseront (26 et 27 janvier). Le gigantisme du
Poème de l’Extase de Scriabine succèdera à deux raretés,
Automne de Prokofiev et Hélios de Nielsen, sans oublier le
Deuxième concerto pour violon de Prokofiev sous l’archet d’Ilya Gringolts. Autre surprise et non des moindres, avec l’orchestration des
Tableaux d’une exposition de Moussorgski entreprise par le violoniste et chef d’orchestre slovène Leo Funtek ! Elle fut réalisée en 1922, la même année que la plus célèbre des versions, celle de Ravel. Funtek s’est attaché à préserver la saveur rugueuse de l’écriture originale (9 et 10 février).
Avec Marko Letonja et la soprano Cheryl Barcker, le public fera un voyage entre le symbolisme et les derniers feux du romantisme, entre les
Pelléas et Mélisande de Fauré, puis de Schoenberg et les
Quatre derniers Lieder de Strauss (12 avril).
Plus détonantes encore, les sonorités acides du
Premier concerto pour piano et trompette de Chostakovith avec Fazil Say répondront comme en écho au ballet
Parade de Satie, premier opus “cubiste” qui fit un beau scandale. Dans ce programme dirigé également par Marko Letonja, le contraste sera d’autant plus vif que le concert s’achèvera dans l’atmosphère allégée et pastorale de la
Huitième symphonie de Dvo?ák (10 et 11 mai).
Enfin, le chef américain John Nelson, spécialiste, entre autres, des grandes fresques avec chœur offrira une rareté en France : la cantate
Belshazzar’s Feast de Walton. Elle sera associée au
Concerto pour violon d’Elgar (24 et 25 mai).
Jeunes pousses
L’une des missions d’un orchestre consiste à faire découvrir de nouveaux interprètes. Ce sera le cas avec la violoncelliste argentine Sol Gabetta dans le
Concerto d’Elgar (27, 28 octobre), puis le très jeune pianiste arménien Nareh Armaghanian, véritable phénomène, dans le
Cinquième concerto pour piano de Saint-Saëns (4, 5 novembre).
Adam Laloum est l’une des figures montantes du piano. Il a choisi une œuvre peu jouée, la
Fantaisie pour piano de Debussy. Un artiste à suivre (15 et 16 décembre). Agé de vingt-sept ans, le violoniste Augustin Hadelich sera le soliste du
Concerto de Tchaïkovski (17 et 18 novembre). Du côté des chefs d’orchestre, saluons l’arrivée sur la scène internationale du letton Andris Poga, premier prix du Concours Evgeny Svetlanov de 2010. Ce tout jeune trentenaire fait déjà sensation. Il assurera un concert réservé aux étudiants, mais aussi la soirée “Orchestres en fête” (24 novembre).
La voix dans tous ses états
Chaque année, l’Orchestre réserve une partie importante de sa programmation aux voix. Celle des solistes invités, mais aussi du chœur dirigé par Catherine Bolzinger. La formation sera sur scène pour la
Sinfonia de Requiem de Britten, l’oratorio
A Child of Our Time de Tippett (10 novembre), puis
Belshazzar’s Feast de Walton (24 et 25 mai) avec le baryton Matthew Brook.
Du côté des solistes, notons la venue de la soprano Donatienne Michel-Dansac à l’occasion des concerts décentralisés, co-réalisés par le Conseil général du Bas-Rhin et Musica. Elle interprétera des œuvres allant de Mozart au répertoire contemporain (22 au 25 septembre). L’Orchestre accueillera aussi les sopranos Christine Iven dans les
Wesendonck-Lieder de Wagner (16 février) et Cheryl Barcker pour les
Quatre derniers Lieder de Strauss (12 avril). Et comme un clin d’œil aux “jeunes pousses” que nous citions, le baryton Yuriy Tsiple et le ténor Xin Wang participeront au concert hors série dédié aux “Jeunes talents” (3 avril).
Kammermusik ou Chamber Music ?
Les thématiques des récitals de musique de chambre des musiciens de l’OPS évoluent au gré des saisons. Nous ne quittons pas tout à fait les parcours précédents consacrés aux musiques russe et allemande. Nous entendrons des pièces de Glinka, Rimski-Korsakov et Rossini (16 octobre), puis dans un programme germano-slave, le
Quintette pour piano de Chostakovitch et le
Quatuor pour piano Schumann (19 février). Les cuivres offriront un festival de cinq siècles de musique (19 novembre). Pas de jaloux avec les pupitres des cordes ! Les écoles de l’Europe centrale (Webern, Schubert et Dvorak) seront “en majesté” (4 décembre).
Cette saison offrira un large détour dans le monde anglo-saxon. Des pièces d’Addison, Frith, Hartley… mettront en scène les bassonistes de l’Orchestre (13 novembre). Les compositeurs Bridge, Vaughan Williams, Britten et Bliss seront à l’honneur dans un récital “made in UK” (29 janvier). Pour achever ce parcours, les pupitres de l’OPS se lanceront dans un “tour du monde autour des danses”, de Bach à Piazzolla (1er avril).
Voyager et accueillir
Le nombre et l’importance des concerts dédiés aux familles et éducatifs sont remarquables. Citons tout d’abord “la mise en son et en image” de
La Ruée vers l’or de Chaplin, une production dirigée par Timothy Brock (18 et 19 janvier). Dans le cadre des concerts éducatifs, Geoffrey Styles et Alasdair Malloy proposeront plusieurs soirées sur la thématique du sport (mars). Une deuxième série proposera aux enfants «
Le premier concert de l’ours Paddington » sous la baguette de Marc Schaefer.
Comme tous les ans, l’Orchestre participera au festival Musica. Pascal Rophé dirigera des pièces de Webern, Johannes Maria Staud, Christophe Bertrand et Philippe Manoury (6 octobre). Ajoutons des manifestations réservées aux étudiants (23 novembre), puis Orchestres en fête (18 au 27 novembre), et enfin le concert de la Saint-Sylvestre. A cette occasion, la venue du violoniste iconoclaste Gilles Apap en justifie le thème : “Le violon diabolique” !
Stéphane Friédérich
Journaliste